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1 janvier, 2011

Interventions aux assises Européennes sur le droit d’asile, Février 1985 à Lausanne

Classé sous Hocine AIT-AHMED — Libre Pensée @ 19:03

Madame
la Présidente, 

Mesdames, Messieurs, 

Je dois d’abord m’associer au vibrant hommage qui a été rendu à toutes celles et à tous ceux qui ont rendu possible la tenue de ces assises. Par-delà les différences de cultures, de races et de religions, le droit d’asile s’est imposé comme valeur éthique et sociale fondamentale aux mœurs ainsi qu’à la cité. Temples païens, synagogues, églises, mosquées, mausolées ont été des refuges pour toutes sortes de personnes traquées, de proscrits.

Qu’à la fin du XXe siècle se pose avec acuité la question de la protection du droit d’asile en tant que simple norme humanitaire  alors que devrait se poser quelques décennies après
la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme le problème de la promotion juridique, économique et sociale en tant que droit de l’homme, nous confronte en réalité avec le problème de société beaucoup plus profond, un problème de civilisation plus grave, un problème politique énorme. 

Les peuples du Tiers Monde, qui forment environ trois cinquième de la population mondiale sont dans leur majorité forcé à subir l’exil intérieur, résultat de l’absence de démocratie ou bien choisir l’exil vers l’étranger. Ces phénomènes de violences historiques l’Europe les a connus avec le déferlement des régimes totalitaires et la généralisation des conflits dont ils étaient porteurs. Longtemps après la guerre, l’Europe a pu résoudre ses problèmes de réfugiés avec l’aide de la communauté internationale. 

Ce n’est pas un hasard si l’expression « démocratie « , « démocratique » apparaissent dans
la Convention européenne des droits de l’homme de 1950 et de
la Charte sociale. Ces termes ne figurent pas dans
la Charte des Nations Unies ni dans
la Déclaration universelle des droits de l’homme bien que celle-ci ait esquissé une éthique des droits de l’homme en proclamant que la paix ne peut être assurée entre les états que par le respect et la promotion des droits de l’homme. C’est ce qui fait dire que les pays signataires de
la Charte et de
la Déclaration universelle ne purent se mettre d’accord que lorsqu’ils cessèrent de se poser la question du pourquoi, le principe démocratique faisait sans doute partie de ce pourquoi. 

En Europe occidentale, les peuples et les individus qui pouvaient et voulaient tirer les leçons de la montée et des conséquences du fascisme avaient charnellement compris que l’alternative démocratique est le seule alternative au régime totalitaire. Ils ne voulaient plus être égaux devant la mort mais devant la vie, ils exigeaient que leur gouvernement soit soumis au respect des droits de l’homme sous contrôle des institutions européennes et d’une presse libre. D’où ce consensus social fondé sur la démocratie, sur le pluralisme des idées, des partis, des associations syndicales et des choix électoraux. 

Camus disait: « La revendication de la justice aboutit à l’injustice si elle n’est pas fondée sur une éthique de justice ». Une éthique européenne des droits de l’homme faisait à grands pas son chemin. C’était, c’est l’éthique de la démocratie pluraliste, cette percée révolutionnaire au sens qualitatif, elle doit la sauvegarder pour le bonheur de ses peuples et la contribution indispensable qu’elle doit apporter à l’extension de l’humanisme des droits de l’homme à l’humanité toute entière. 

L’Europe a une grande responsabilité historique par rapport aux pays sous-développés car premièrement, le phénomène colonial lui a appris, lui a permis d’atteindre un niveau de développement qu’elle a connu avant la deuxième guerre  et qui a facilité son relèvement après la guerre. Deuxièmement, elle dispose d’une expérience et d’une connaissance beaucoup plus sérieuse des problèmes du Tiers Monde, elle n’a pas pu contribué à les créer. Il ne s’agit pas d’ici de culpabiliser qui ce soit, ou d’opérer un transfert de responsabilité. Pour moi, nous sommes responsables de tout ce qui nous arrive. Après tout, l’impérialisme, néo-colonialisme, tout cela à besoin de complicités pour se co-organiser, se cogérer. Hélas, les réalités sont encore là, en Afrique par exemple, qui fut façonné par le Congés de Berlin. Il y a un siècle presque exactement (1885-1985), les puissances européennes se sont partagé à la règle et au compas d’immenses territoires africains déchirant, séparant et mélangeant les ethnies. La déstabilisation génératrice de la dictature et des conflits interétatiques est déjà là au rendez-vous des indépendances avec toutes les structures de sous-développement. 

 L’Europe ne doit pas se laver les mains et rester indifférente à la multiplication des crises, des dictatures, des famines et guerre. La stratégie du bunker démocratique européen est un leurre et un danger pour les Européens eux-même. L’évolution démocratique de l’Argentine, du Brésil, de l’Uruguay, si fragile qu’elle soit encore, après l’évolution du Mexique et du Venezuela, s’inscrit en faux contre la fatalité-connexion de la militarisation. Ce n’est pas le Paraguay, où  bat le record de longévité, qui le démentira. Il ne tient que par le soutien des multinationales. Il faut admettre que le Tiers Monde traverse la situation la plus dramatique depuis la fin du processus de décolonisation. Pas moins de cent vingt guerre, conflits internes et guerre civiles ont ravagé les pays sous-développés. 

Chaque jour nous apporte une ration d’images atroces, famines, massacres, réfugiés, qui confinent au génocide migratoire, Arménie, Afghanistan. Cinquante millions meurent chaque année de carence alimentaire et médicale, 700 millions d’êtres humains sont sous-alimentés, 250 millions se trouvent sans logement dans les zones urbaines, des centaines de millions n’ont pas d’emplois, 550 millions sont analphabètes, 1.200 millions n’ont pas d’accès à l’eau potable et au soins médicaux. Parallèlement, les dépenses d’armement et les armements augmentent au rythme diabolique. La militarisation des états s’étend sans cesse, polarisée et remise sous tutelle par deux super-puissances. 

 Les dictatures y sont la règle, la démocratie l’exception au point de se laisser prendre aux apparences et au jeu des bonnes dictatures, celles dont les technique policières et la propagande ne font pas de bavures trop visibles. En dépit de tout, les peuples du Tiers Monde ont tendance à développer des grandes espérances à l’endroit de l’Europe; on trouve chez les peuples qui ont combattu pour la liberté, ou simplement dans les réflexes de survie, les intuitions politiques, stratégiques judicieuses qui manquent à leurs dirigeants. L’alliance Europe-Tiers Monde peut constituer une perspective de salut pour l’humanité toute entière à condition: 

   - Premièrement, l’Europe soit, et c’est l’affaire des Européens et des Européennes de faire en sorte qu’elle fasse preuve de plus de fermeté et d’initiative à l’égard des pays comme
la Turquie, membre de la communauté européenne:  » dites moi ce que vous faites de la minorité kurde et je vous dirai ce que vous faites de la majorité turque ». Il faut arrêter le cycle des répressions et des terrorismes. Pour tarir la source de l’exil extérieur, il faut régler politiquement les problèmes et mettre fin à l’exil intérieur. Le Conseil de l’Europe pourrait reprendre et approfondir les mécanismes de protections des minorités esquissées par
la Société des Nations. 

   - Deuxièmement, que l’Europe prenne des initiatives cohérentes et conséquentes par rapport aux tenants de l’expansionnisme, de l’apartheid et des dictatures, travaille collectivement à ramener la paix partout où elle est rompue. A titre d’exemple, faire convoquer des séances du Conseil de sécurité, voir la tenue d’assemblée générales extraordinaires de l’ONU, successivement dans les régions chaudes ou avoisinantes afin de dramatiser l’événement, de mobiliser l’opinion, de rechercher et appliquer des solutions sur le terrain. Nous avons intérêt à ce que les organisations internationales soient secouées et sortent de la routine bureaucratique. 

-         Trois, à condition que l’Europe cesse de considérer que les droits de l’homme ne sont pas faits pour les nègres d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine et les pays sous-développés ne sont pas mûrs pour la démocratie, comme si les dictatures civiles ou militaires avaient jamais donné un exemple, un seul exemple de développement réussi. Le développement politique, l’instauration de la démocratie constituent un préalable au développement. Ils ne sont pas des luxes. L’humanité est une, il ne peut y avoir plusieurs types de justice pour différentes catégories d’hommes. 

C’est donc dans la mesure où la communauté européenne sort de ses hésitations et se donne avec une volonté politique les moyens de faire respecter et promouvoir les droits de l’homme dans le monde, qu’elle pourra, en ce qui concerne le droit d’asile, agir d’une part sur l’aspect quantitatif des réfugiés et d’autre part promouvoir un traitement qualitatif du problème de l’asile. La timide ouverture de
la Convention européenne en faveur des non-nationaux peut être pour ces assises un point de départ en vue de l’élargissement de la sauvegarde du droit d’asile et sa promotion véritable du Droit de l’Homme. Ainsi, le droit européen des droits de l’homme aura contribué à accélérer l’élaboration du droit international des Droits de l’Homme. 

   Je vous remercie 

  Hocine Ait-Ahmed 

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